Pâques approche et c’est l’occasion de réveiller notre foi en la résurrection. Voici un texte du cardinal Daniélou qui explicite la phrase de St Paul : vous êtes ressuscités avec le Christ.
La résurrection est l'action par laquelle la puissance divine a soustrait l'humanité, que le Verbe s'est unie, à sa condition de mortalité pour la transfigurer par l'action de l'Esprit. Mais cette action divine n'a pas sa fin en elle-même. Elle est tout entière ordonnée à la communication de la vie de l'Esprit à l'humanité entière. Le Christ est « le premier-né d'entre les morts » (Col 1,18). C'est en lui, comme dans « les prémices » (1 Co 15,20), qu'a été accompli substantiellement ce qui doit être partagé par les autres hommes. Or la résurrection du Christ concerne sa nature humaine tout entière, c'est-à-dire son âme et son corps. L'un et l'autre sont soustraits à la condition de misère. La résurrection devra donc retentir à la fois dans l'âme et dans le corps des hommes. Ceci se fera en deux temps. Dès maintenant la gloire du Christ ressuscité retentit dans l'âme de ceux qui lui sont unis. Mais eschatologiquement cette gloire retentira aussi sur leur corps par la résurrection de la chair.
La résurrection actuelle
Ainsi le Christ ressuscité et exalté à la droite du Père est déjà le principe d'une résurrection actuelle. L'Esprit qui remplit son humanité et la vivifie tend à se répandre dès maintenant sur toute l'humanité pour la vivifier. Cette vivification n'atteint pas encore le monde des corps. Mais elle atteint le monde des âmes. Elle détruit la mort du péché et fait de l'homme un vivant spirituel. Elle le fait déjà passer « de la mort à la vie » (1 Jn 3,14). Saint Paul montre bien les deux étapes, dans un texte comme celui-ci: « Si le Christ est en vous, bien que le corps soit encore mort à cause du péché, l'esprit est vie en raison de la justice. Si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité le Christ Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Ro. 8,10-11). Le lien est bien marqué ici entre les trois moments : la résurrection du Christ, la vie actuelle par l'Esprit, et la résurrection de la chair attendue.
Il était essentiel de rappeler ce point. Car tout un courant de la pensée contemporaine tend à minimiser la réalité de la résurrection du corps du Christ d'un côté, de la future résurrection de nos corps de l'autre, pour ne mettre l'accent que sur la résurrection comme actuellement réalisée par l'union de l'âme avec le Christ vivant…
…La résurrection du Christ commence déjà actuellement à opérer son effet vivifiant, en faisant de celui qui croit un vivant spirituel, bien que son corps soit encore soumis à la mort: « Dieu qui est riche de miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ - c'est par grâce que vous êtes sauvés. Avec lui il nous a fait ressusciter et nous a fait asseoir avec lui dans les cieux » (Eph 2,4-6). Ce texte est un de ceux où l'actualité de la vie ressuscitée apparaît le mieux. Celui qui est vivant de la vie de l'Esprit partage la vie du Christ ressuscité et sa session à la droite du Père, bien que son corps soit encore soumis à la mort. La source unique de cette vie est la résurrection du Christ lui-même. C'est le Christ assis à la droite du Père qui seul communique la vie qui a d'abord été accomplie en lui.
Dès lors que la résurrection signifie la vivification, par la force toute-puissante et toute sanctifiante de Dieu, aussi bien de l'âme que du corps, on comprend comment saint Paul peut dire que le chrétien est déjà ressuscité avec le Christ. Etre ressuscité, c'est être vivant de la vie de Dieu. La vie, dans la langue chrétienne, n'est pas la vie biologique opposée à la mort biologique. Le mot vie y est entendu de la vie de Dieu. Il n'y a pas en ce sens d'hommes plus morts que certains de ceux que nous rencontrons chaque jour et qui sont spirituellement des morts. Et il n'y a pas d'hommes plus vivants que ceux d'entre les morts qui sont morts dans le Christ et que nous appelons les saints.
La ligne de démarcation de la vie et de la mort n'est donc absolument pas dans le christianisme ce qu'elle est dans le langage courant. Elle ne sépare pas ceux qui sont sur la terre et ceux qui n'y sont plus. Mais elle sépare ceux qui appartiennent à la sphère de l'existence divinisée, au corps ecclésial dont le Christ est le chef, qu'ils soient sur la terre ou qu'ils n'y soient plus, militants, souffrants ou glorieux, et ceux qui sont étrangers à cette sphère qu'ils soient sur la terre ou qu'ils n'y soient plus et qui constituent ce que le Nouveau Testament appelle les ténèbres opposées à la lumière, le monde opposé au Christ, la mort opposée à la vie. Et ceci modifie entièrement le jugement sur la vie et la mort. « Ne craignez pas, dit Jésus, ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre l'âme et le corps dans la géhenne » (Mt 10,28). Comment peut-on tuer l'âme si elle est immortelle ? Mais la mort de l'âme n'est pas l'anéantissement, mais la privation de la vie de Dieu.
Une autre opposition s'éclaire aussitôt dans cette perspective, c'est celle de l'esprit et de la chair. L'esprit n'est pas l'âme et la chair n'est pas le corps. Mais l'esprit c'est l'homme dans son âme et dans son corps, quand il est vivifié par l'Esprit-Saint. L'homme spirituel, c'est donc l'homme vivant dont a parlé saint Irénée : « La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant. » C'est aussi l'homme ressuscité. Toutes ces expressions sont identiques. Et la chair c'est l'homme dans son âme et dans son corps, quand il est spirituellement un mort, c'est-à-dire quand il est privé de la vie de Dieu. Et c'est pourquoi la vie spirituelle est la vie qui est suscitée en nous par l'Esprit-Saint, qui est une création de la grâce de Dieu.
Saint Paul a décrit en termes admirables cette opposition en nous non de l'âme et du corps, mais de l'Esprit et de la chair: « Ceux qui vivent selon la chair s'affectionnent aux choses de la chair ; mais ceux qui vivent selon l'Esprit, s'affectionnent aux choses de l'Esprit. Et les affections de la chair, c'est la mort, tandis que les affections de l'Esprit, c'est la vie et la paix. Si le Christ est en nous, le corps, il est vrai, est mort à cause du péché, mais l'Esprit est vie à cause de la justice. Et si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en nous, celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts rendra la vie à nos corps mortels » (Ro 8,5-11). Ici, résurrection, vie, Esprit, convergent ensemble pour décrire ce qu'est l'existence chrétienne.
Cette vie ressuscitée, vivante, spirituelle, que l'humanité du Christ possède déjà, exaltée qu'elle est à la droite du Père, est communiquée par le Christ à l'Eglise. C'est l'Eglise qui est le milieu où les énergies divines vivifiantes opèrent la divinisation. Elle est le nouveau cosmos, dont le Christ est le soleil vivificateur et illuminateur, la nouvelle création qui est aussi la définitive création, celle qui doit subsister, quand le ciel sera tombé comme un manteau.
Les étapes de la résurrection
Cette participation à la résurrection du Christ se développe par degré. Elle vient saisir l'homme tout entier, mais elle ne le pénètre que progressivement. Son principe est le baptême, qui est une imitation rituelle de la résurrection du Christ, mais en opère l'effet réel: « Ignorez-vous que baptisés dans le Christ Jésus, c'est dans sa mort que nous avons été baptisés. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire de Dieu, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » (Ro 6, 3-4). Le rite baptismal imite la mort et la résurrection du Christ. Le catéchumène est enseveli dans l'eau comme le Christ dans la mort et émerge de l'eau comme le Christ ressuscité d'entre les morts. Le baptême est à la fois une mort qui détruit l'homme charnel, et une résurrection qui suscite une vie nouvelle, la création d'un homme nouveau, l'homme spirituel. Le rite s'inspire du double symbolisme biblique de l'eau, qui est à la fois l'eau de la mort, celle qui détruit le monde pécheur au Déluge, et l'eau de la vie, qui suscite les paradis dans le désert. Paul revient sur cette doctrine dans l'Epître aux Colossiens : « Ensevelis avec le Christ lors du baptême, vous êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l'a ressuscité des morts » (Col 2,12).
Mais cette participation à la mort et à la résurrection, donnée de façon inchoative au baptisé, doit progressivement envahir l'homme tout entier. Au don de Dieu doit correspondre la réponse de l'homme. Si rien n'est possible sans la grâce, la grâce à son tour demande une réponse de l'homme: « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu » (Col 3,1). Aucun texte n'exprime mieux la participation déjà actuelle à la vie du Christ ressuscité. De même que la résurrection a inauguré la glorification de l'humanité du Christ et que la session à la droite exprime l'état actuel du Christ ressuscité, ainsi le chrétien, qui a partagé la résurrection du Christ par son baptême, doit partager la session à la droite en vivant de la vie dont vit actuellement le Christ de gloire.
Cette participation à la vie du Christ ressuscité partage les deux aspects du baptême. Elle est un mystère de mort et un mystère de vie. La mort au péché est la condition de la vie dans l'Esprit: « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Mais si par l'Esprit vous faites mourir les oeuvres du corps, vous vivrez » (Ro 8,13). Le chrétien doit ainsi « mortifier ses membres terrestres » (Col 3-5) et « se laisser mener par l'Esprit » (Ga 5,18). L'Esprit, qui est principe de vie, doit devenir principe d'opération. Il faut accomplir les oeuvres de l'Esprit: « Puisque l'Esprit est notre vie, que l'Esprit nous fasse aussi agir » (Ga 5,25). Ainsi progressivement la transfiguration de l'homme s'opère sous l'action de l'Esprit.
Le Christ ressuscité et exalté à la droite du Père est comme le soleil de la nouvelle création (Ap 21,24) …Ainsi « la gloire de Dieu » qui resplendit « sur la face du Christ », c'est-à-dire qui a transfiguré son humanité, « brille aussi dans nos cœurs », en nous faisant partager la gloire du Christ (2 Co 4,6).
Et cependant, quelle que soit la participation actuelle à la vie du Christ ressuscité, cette gloire n'atteint que les âmes. Nos corps restent encore soumis à la misère et à la mort. C'est une gloire qui brille dans le royaume des cœurs, mais qui n'est pas manifestée au-dehors. C'est pourquoi l'attente eschatologique subsiste, l'attente du jour où la gloire de la résurrection atteindra aussi le monde des corps: « Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez, vous aussi dans sa gloire » (Col 3,34). Saint Jean ne parle pas autrement: « Nous sommes déjà fils de Dieu, mais ce que nous serons un jour n'est pas encore manifesté » (1 Jn 3,2). La manifestation est identique à la résurrection des corps. C'est pourquoi le chrétien reste tendu dans l'attente…
On voit ainsi le lien qui existe dans le Nouveau Testament entre les trois affirmations de la résurrection du Christ, de la résurrection présente, de la résurrection eschatologique. Les trois affirmations se trouvent rigoureusement enchaînées ensemble. La résurrection baptismale n'a de sens que rattachée à la résurrection du Christ. Mais elle n'a pas non plus de sens si elle n'est pas tendue vers la résurrection eschatologique. Nous ne possédons que « les prémices de l'Esprit », « les arrhes de l'Esprit ». Cette vie de l'Esprit qui a saisi nos cœurs veut aussi saisir nos corps. Nous sommes engagés dans un processus de glorification qui tend à son achèvement. Le mutiler de cette dimension eschatologique, c'est lui enlever son sens. Mais cette résurrection future de la chair est en même temps plus étonnante pour nos esprits. C'est pourquoi c'est sur elle que Paul et les premières générations chrétiennes mettront un accent particulier. (La résurrection – Jean Daniélou – Seuil - ch. 5 , extraits)
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